Enquête : quand l’industrialisation transforme le visage des forêts françaises [Vidéos]

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Photo : pour illustration

 

 

« Au bout de ce chemin bucolique, il y avait un talus. C’était le meilleur endroit pour une virée romantique. » En ce 30 novembre pluvieux, les chaussures de Nicolas Henry font craquer les rémanents et les souches de hêtres et de chênes, témoins sans vie du passage récent des abatteuses. « Ça ne vous fait rien de voir ça ? », questionne le coprésident du collectif Adret Morvan. « C’est quand même un spectacle de désolation. »

 

Ces coupes rases ne sont pas cantonnées à la commune de Brassy (Nièvre). Leur multiplication inquiète des militants environnementaux et certains responsables politiques – le député La France insoumise Ugo Bernalicis a récemment évoqué une « malforestation » pour dénoncer la supposée progression des monocultures de résineux aux dépens des forêts de feuillus françaises. 

 

 

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Une coupe rase près de la commune de Brassy (Nièvre), le 30 novembre 2018. (Fabien Magnenou / Franceinfo)

 

 

« Ils font des champs de maïs »

La parcelle visitée sera bientôt plantée en pins Douglas, comme tant d’autres dans le secteur. Pauvres en biodiversité, ces monocultures s’inspirent des modèles productivistes de l’agriculture. « Ils font des champs de maïs. », résume Régis Lindeperg, l’autre coprésident du collectif Adret Morvan. Les arbres seront tous coupés quand ils mesureront 40 centimètres de diamètre. Alors, une coupe rase laissera la place à une nouvelle plantation. Ce cycle d’une quarantaine d’années est un peu court pour le Douglas, une essence qui peut atteindre deux siècles.

 

« A cet âge-là, les arbres sont encore trop jeunes pour nourrir le sol. », poursuit Régis Lindeperg en visitant une parcelle voisine déjà plantée. De jeunes Douglas bien alignés élancent leurs troncs vers les cieux, sans tolérer aucune présence de bouleaux, de hêtres ou de chênes. Cet entre-soi empêche la mise en place d’arbustes et d’un sous-couvert végétal, car la densité du boisement ne permet pas à la lumière de percer jusqu’au sol. C’est propre et net, d’autant que les résineux peinent à produire de l’humus sans la complémentarité des feuillus.

 

Le militant dénonce également le bilan carbone de ces monocultures, notamment quand le boisement en résineux remplace du feuillu après un nettoyage en règle de toutes les souches et de toutes les branches.

 


 

« Dans une forêt équilibrée, il y a autant de carbone dans l’arbre que dans le sol.

 

En réalisant la coupe rase d’une forêt de 150 ans, on déstocke une grande quantité de carbone stocké dans le sol.

 

Si le bois coupé est ensuite brûlé pour produire de l’énergie, il relâchera également du carbone.

 

Au total, on aura déstocké 300 ans de stock de carbone. »

 

 

Régis Lindeperg, coprésident de l’association Adret Morvan

 


 

Régis Lindeperg gratte le sol couvert d’aiguilles avec sa botte, encore tout étonné de découvrir une poignée de champignons dans ce paysage immaculé. Parfois, explique-t-il, les exploitants retirent jusqu’aux branches et aux souches, libérant le stock de carbone capté dans les sols. Une aberration écologique, selon le militant, qui réclame l’interdiction des coupes rases en France, comme c’est le cas en Suisse ou en Autriche, pour les coupes supérieures à plus de 2 hectares.

 

Cette révolution sylvicole a été rendue possible par la mise sur le marché de puissantes abatteuses, au début des années 1990. Ces impressionnantes machines sont équipées d’un grappin qui ceint le tronc de l’arbre, d’une scie qui le tranche et d’un bras articulé qui permet de l’ébrancher en un temps record. L’investissement est lourd, environ 500 000 euros par machine, mais le rendement est spectaculaire : autour de 150 stères de bois par jour, contre 20 pour un bûcheron expérimenté équipé d’une tronçonneuse. « Elles tournent parfois jusqu’à minuit, avec des projecteurs. », explique Nicolas Henry.

 


 

« En 2009, je tronçonnais à la main dans le bois quand j’ai vu pour la première fois une abatteuse.

 

C’était un tank qui défonçait tout sur son passage et les arbres tombaient comme des crayons.

 

Une vraie logique de guerre. »

 

 

Nicolas Henry, coprésident du collectif Adret Morvan

 


 

Face à « l’industrialisation des forêts », le collectif a monté un groupement forestier pour acquérir des parcelles de feuillus et les soustraire à ces enrésinements d’une seule essence. « Ce qui compte pour nous, c’est de racheter un maximum de parcelles. » Plus de 200 souscripteurs ont déjà répondu à l’appel, lancé après l’abandon d’un projet d’implantation d’une usine-scierie Erscia en 2015. Le collectif possède aujourd’hui 50 hectares et 20 autres sont en cours d’acquisition. Cette initiative n’est pas isolée : plus au sud, le groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan rassemble plus de 600 associés.

 

 

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Une coupe rase dans le Morvan, le 30 novembre 2018. (Fabien Magnenou / Franceinfo)

 

 

Cette opposition aux monocultures a parfois pris des tours plus radicaux. Lors du week-end de Pâques en 2015, un mystérieux collectif, nommé Lechi-Dryades, a coupé la cime de sapins Douglas à Avallon (Yonne), afin de les rendre impossibles à commercialiser. Dans un courrier adressé à France 3 Bourgogne Franche-Comté, les membres du collectif dénonçaient « La gestion forestière actuelle [qui] privilégie l’industrie et le profit à très court terme »Le député PS Jean-Yves Caullet, alors président de l’Office national des forêts, avait dénoncé un « saccage » et porté plainte, tout en rappelant que les forêts publiques sont « les moins touchées par la plantation. » de ces résineux.

 

 

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Une plantation dans le Morvan, le 30 novembre 2018. (Fabien Magnenou / Franceinfo)

 

 

Mon beau Douglas, Roi des forêts

Ces critiques peuvent sembler paradoxales alors que les arbres conquièrent toujours plus d’espace en France. La surface des forêts a doublé depuis le minimum historique de 1830 et croît en moyenne de 96 000 hectares par an depuis 1985. A en croire le collectif Adret Morvan et d’autres observateurs, cette progression serait toutefois due en partie à l’augmentation des monocultures de résineux dans les parcelles privées, lesquelles menaceraient la biodiversité et rajeuniraient les forêts françaises au profit de cycles courts.

 

Présent sur près de 400 000 hectares, le pin Douglas est désormais la deuxième essence la plus plantée en France derrière le pin maritime, arbre au règne sans partage dans les Landes. Ce pin d’origine nord-américaine couvre 23 000 hectares dans le seul Morvan, où il produit près de 400 000 mètres cubes de bois par an. Au début du siècle, pourtant, le massif était au contraire frappé de calvitie, occupé en partie par les champs et les pâturages, mais tout a changé après-guerre, quand une aide financière – le fonds forestier national – a lancé l’enrésinement massif des parcelles sur fond de déprise agricole.

 

D’autres facteurs locaux ont joué un rôle dans la progression du résineux. La tempête Klaus de 1999, par exemple, a eu de fortes conséquences dans le Beaujolais, quand il a fallu reboiser les parcelles meurtries. « En forêt privée, cette catastrophe s’est traduite par une accélération de la monoculture du Douglas avec les risques phytosanitaires qui en découlent. »regrettait notamment la préfecture du Rhône, dans un bilan dressé 10 ans après le drame.

 

Facile à cultiver, résistant, cylindrique… Le pin Douglas présente de nombreuses qualités qui l’imposent comme un candidat idéal dans les campagnes de reboisement. L’arrivée des scies Canter a offert un débouché inédit aux arbres de petit diamètre tout en raccourcissant les cycles d’exploitation. La raison est toute bête : calibrés pour des diamètres de 40 centimètres, ces petits bijoux de technologie ont peu d’appétit pour les gros bois.

 

Ces évolutions ont fait l’objet d’un documentaire remarqué, « Le Temps des forêts », sorti en salles au mois de septembre. Du Limousin aux Landes en passant par le Morvan, le réalisateur François-Xavier Drouet filme le tassement des sols par d’énormes machines, la pollution des cours d’eau par les sédiments, l’absence de faune et de flore dans le sous-couvert des plantations exclusives de résineux… Autant d’empreintes, selon lui, d’un type de culture « calqué sur le modèle agricole productiviste », qui illustre un « mouvement général des forêts tempérées » européennes.

 


 

Time : 1 mn 33 / Le temps des forêts – Bande annonce – Xavier Drouet – KMBO Films

 


 

Les plants des années 1970 arrivent aujourd’hui à maturité pour l’industrie, ce qui explique le pic d’exploitation actuel. Dans ces plantations en monoculture, les arbres sont coupés d’un trait, au même âge, pour convenir aux besoins des scieries et non en raison de leurs qualités intrinsèques. La « malforestation » est décrite dans le documentaire comme un renversement de la logique sylvicole, où la forêt s’adapte aux besoins industriels et non plus l’inverse.

 

« Les gestionnaires forestiers, qui sont employés par les propriétaires, ont parfois des contrats d’approvisionnement avec des usines. », explique François-Xavier Drouet. « Certains salariés sont même payés pour consulter les cadastres et contacter les propriétaires. », afin de leur proposer de vendre leur bois de 40 ans en direction de grosses scieries, toujours plus gourmandes en bois Douglas afin de répondre aux demandes des consommateurs. 

 

« Aujourd’hui, tout le monde veut du Douglas, des consommateurs aux usines. », concède Antoine d’Amécourt, président de Fransylva, la fédération des syndicats de forestiers privés. « On le replante derrière parce que c’est une bonne opération économique. » Selon lui, « laisser vieillir les Douglas permettrait de mieux les valoriser, mais les industriels ne sont pas d’accord ».

 


 

« L’industrie a investi dans ces scies Canter pour transformer ces gisements de résineux.

 

Le bois est scanné, les copeaux sortent en granulés et les noyaux passent dans des scies verticales.

 

Cela assure de gros rendements et une bonne rentabilité.

 

Derrière, il y a une clientèle qui apprécie beaucoup ce bois. ».

 

 

Antoine d’Amécourt, président de Fransylva, la fédération des syndicats de forestiers privés

 


 

Pour autant, le président de Fransylva considère que « Le Temps des forêts » est un documentaire à charge – « Une caricature de ce qui ne va pas » – et a même appelé ses adhérents à se rendre aux débats organisés après le film, pour faire valoir le point de vue de ses adhérents lors d’échanges qui ont parfois été animés.

 


 

« Ces forêts noires, sans ronce, sans rien, révèlent un défaut de sylviculture et non un excès.

 

Cela veut dire que la lumière ne passe pas et qu’il faut réaliser des éclaircies en prélevant des arbres. 

 

Il ne faut pas généraliser ces pratiques à l’ensemble de la forêt française. »

 

 

Antoine d’Amécourt, président de Fransylva

 


 

Il est difficile de mesurer l’éventuelle progression de ces monocultures, a fortiori au détriment de forêts mixtes ou de feuillus. S’il n’est pas rare de découvrir une coupe rase, une traversée du Morvan en voiture fait d’ailleurs défiler des paysages forestiers variés, toujours dominés par le feuillu. L’inventaire forestier national précise simplement que le pin Douglas a conquis 100 000 hectares en 30 ans et qu’il représente aujourd’hui « un peuplement monospécifique dans environ deux tiers des cas. » recensés en France métropolitaine.

 

 

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Un agent de l’ONF participe avec 1 200 autres personnes à la Marche pour la forêt à Saint-Bonnet-Tronçais (Allier), le 25 octobre 2018. (Thierry Zoccolan / AFP)

 

 

« La forêt risque d’être livrée aux appétits industriels »

La question n’agite pas simplement le domaine privé mais également l’Office national des forêts (ONF), qui gère aujourd’hui un quart des forêts françaises et produit 40% du bois vendu en France. Une partie de ses agents dénoncent eux aussi une « industrialisation » des forêts, dans un contexte financier tendu. « La fédération nationale du bois et les industriels ont une logique économique de gestion à court terme. », estime Patrice Martin, secrétaire national du Snupfen (Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel), qui redoute également un recours accru aux plantations dans les forêts domaniales.

 


 

« Le modèle économique de l’ONF est essentiellement basé sur la vente du bois des forêts domaniales.

 

A terme, on peut redouter une industrialisation des forêts avec une monoculture d’essence et un enrésinement massif comme dans le privé. »

 

 

Patrice Martin, secrétaire national du Snupfen, le syndicat majoritaire de l’ONF

 


 

L’objectif de coupe a été relevé dans le contrat d’objectif performance signé en 2016. Il prévoit désormais d’arriver « linéairement à 6,5 millions de mètres cubes au moins en équivalent bois sur pied en 2020 », contre 6,3 millions de mètres cubes. Miné par une dette de 320 millions d’euros qui compromet son avenir, cet établissement public à caractère commercial et industriel doit procéder à des arbitrages, sans toutefois compromettre ses missions de service public.

 

« L’ONF n’est pas viable structurellement dans son dimensionnement actuel et ses modes de financement. », ajoute Gilles Bilot, représentant du syndicat Snupfen Solidaires. « L’idée, c’est donc d’abandonner les missions de service public et de mettre le paquet sur la production du bois. »

 


 

« Les objectifs de volume sont des objectifs calculés de manière empirique.

 

Mais une fois sur le terrain, les forestiers appliquent des codes appris à l’école.

 

S’ils peuvent enlever 50 mètres cubes, tant mieux, et s’ils ne peuvent enlever que 30, c’est comme ça. »

 

 

Gilles Bilot, représentant du syndicat Snupfen Solidaires

 


 

« Le forestier doit travailler avec humilité et anticiper sur un siècle. », résume Gilles Van Peteghem, du syndicat EFA-CGC. « S’il commet une erreur maintenant, ce sont ses successeurs qui assumeront les conséquences. » Le contexte est encore tendu par des incompréhensions entre la direction et les agents, dont les effectifs ont fondu en 30 ans, passant de 15 000 à 9 000 employés. « Il y a un danger pour l’ONF et ses personnels, mais le plus grave, c’est que la forêt risque d’être livrée aux appétits industriels. »

 

Au mois d’octobre, une grande marche a été organisée jusqu’à Saint-Bonnet-Tronçais (Allier) – un lieu célèbre pour ses chênes tricentenaires – afin d’alerter l’opinion sur la question. « On est en train de faire sauter les digues qui protègent la forêt de l’industrialisation et de la malforestation. », accusait Frédéric Bedel, représentant syndical du Snupfen Solidaires. « Pour la forêt, cela signifie des coupes rases et la replantation d’une seule essence. »

 

 

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Des agents de l’Office national des forêts du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône réunis à Saint-Bonnet-Tronçais (Allier), le 25 octobre 2018. (Thierry Zoccolan / AFP)

 

 

Lors d’une commission au Sénat, en mars dernier, le directeur de l’ONF Christian Dubreuil affirmait pour sa part que « La forêt française se porte bien » et qu’elle était « gérée durablement depuis des siècles – qu’il s’agisse de la forêt publique, protégée par le régime forestier, ou de la forêt privée, qui met en place des plans de gestion »Le directeur ajoutait également que nos forêts étaient constituées « pour les deux tiers de feuillus et pour un tiers de résineux. Cette répartition, liée à notre sol et nos climats, est durable, même si nos industriels rêvent d’une proportion inverse. »

 

 

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Un camion transporte des grumes sur les routes du Morvan, le 30 novembre 2018. (Fabien Magnenou / Franceinfo)

 

 

« Les plantations sont une priorité pour renouveler les forêts »

La France souffre en effet d’un étrange paradoxe. Quatrième forêt d’Europe en espace, le pays doit importer massivement du bois chaque année. Les professionnels du secteur veulent donc doper les plantations de résineux, qui représentent aujourd’hui deux tiers des besoins industriels. « Il faut absolument en planter car la France va avoir un trou de production en 2030. », affirme Jean-Marie Ballu, président de l’AFEF (Association française des eaux et forêts). « Les résineux plantés à la faveur du fonds forestier national vont en effet arriver en fin de cycle. »

 

« Il n’existe pas d’extension spectaculaire du résineux en France. », estime Paul Arnould, professeur émérite à l’Université de Lyon, qui évoque des cas de monoculture essentiellement dans le Beaujolais, le Morvan et le Limousin. « Ce qui est gênant, ce sont les pratiques à la hussarde comme les trop fortes densités ou les coupes à blancMais il serait dommage de se priver du Douglas car la France n’a pas tellement d’essences forestières de qualité. »

 


 

« Nous avons des feuillus intéressants, de très belles chênaies et hêtraies, mais il y a d’autres endroits où les taillis sont très pauvres et ne produisent rien.

 

Les remplacer par des résineux Douglas est sain pour l’économie française. »

 

 

Jean-Marie Ballu, ingénieur général honoraire des ponts, des eaux et des forêts

 


 

Selon l’ingénieur, les importations de bois risquent en effet de progresser les prochaines années, grevant toujours plus la balance commerciale de la France – son déficit a atteint 6,7 milliards d’euros entre juin 2017 et juin 2018. La Fédération nationale du bois (FNB), qui défend les intérêts du secteur, fait le même calcul. « Aujourd’hui, nous plantons 41 millions de plants par an pendant que l’Allemagne plante 300 millions de plants par an, la Suède, 345 millions, et la Pologne, 1 milliard. », regrettent les industriels. « Il est donc important de faire du renouvellement forestier par plantation une priorité du monde forestier et de donner les moyens aux propriétaires d’assurer un équilibre sylvo-cynégétique. »

 

« Le mouvement est amorcé mais on n’en est pas encore à replanter moitié résineux, moitié feuillus. », se désolait ainsi Nicolas Douzain-Didier, directeur général de la FNB, dans Les EchosA ce titre, les coupes rases représentent un outil précieux pour accélérer le processus, estime Jean-Marie Ballu, qui propose des solutions esthétiques pour les rendre acceptables dans l’opinion. « Nous avons défini des règles avec l’ONF et des paysagistes pour qu’elles se marient dans le paysage, avec par exemple une forme tentaculaire ou de haricot. » Sans oublier de diminuer la densité des plantations ou d’intercaler des lignes d’arbres feuillus, pour ménager la biodiversité.

 

 

Quantité ou qualité ?

Le réalisateur François-Xavier Drouet rappelle que le déficit de « La balance commerciale est en euros, pas en volume ». Laisser vieillir les arbres permettrait de mieux valoriser le bois issu des forêts françaises – la qualité et le volume augmentent avec le temps. Encore faut-il relancer la filière française du bois, en première et deuxième transformation. Les scieries ferment les unes après les autres, au profit des grosses unités à scies Canter, et la France est à la peine dans la production de meubles – elle importe quatre fois plus de meubles et de sièges qu’elle en exporte.

 

 

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Antoine de Champeaux fait visiter ses parcelles sylvicoles, le 30 novembre 2018, dans la commune de La Petite-Verrière (Saône-et-Loire). (Fabien Magnenou / Franceinfo)

 

 

« Ce qui est beau est rarement raté »

Le Morvan serait aujourd’hui à la croisée des chemins. Couper et reboiser ? Laisser vieillir ? L’arrivée à maturité des plantations de Douglas confronte de nombreux propriétaires à un choix cornélien. Mais dans les faits, cette approche un peu simpliste cache une pluralité de réalités.

 

Les surplombs de La Petite-Verrière (Saône-et-Loire) permettent de s’en convaincre. Ici, des quadrilatères orangés trahissent les coupes rases en interrompant l’aplat vert et monotone du résineux, quand les parcelles situées en face présentent au contraire une belle diversité. « J’ai fait le choix d’orienter mes parcelles vers une régénération naturelle et de l’irrégulier. », explique le propriétaire Antoine de Champeaux, à la tête d’un groupement forestier familial développé au fil des générations. Les Douglas ont été plantés à la main en 1962, à une époque où les véhicules étaient réservés au débardage, le transport des arbres abattus.

 

« Regardez, les parcelles souffrent encore de leur origine agricole. », souligne Antoine de Champeaux, en désignant un mince chemin de terre dont les reliefs obligent les abatteuses à fouler le champ voisin. Un court trajet en voiture suffit à dévoiler un kaléidoscope de cultures : polyculture de Douglas et de sapins pectinés (moins demandeurs en lumière), forêt mixte composée de feuillus et de résineux, hêtres, épicéas et même quelques « ancêtres » – d’imposants Douglas plantés il y a deux siècles. « Ce n’est pas parce qu’il n’y a qu’une essence sur une parcelle que c’est de la monoculture, il faut voir toutes les autres parcelles voisines. »

 

« Ce qui est beau est rarement raté. », résume Antoine de Champeaux. Comme lui, 7 000 forestiers cherchent à mettre en œuvre les principes de la sylviculture Pro Silva, une association européenne qui prône le respect du sous-couvert végétal, la régénération naturelle à l’aide d’arbres semenciers ou la diversité des essences et des âges. Ici, par exemple, les parcelles comportent des cloisonnements – des passages prévus pour les machines – afin d’éviter le tassement généralisé du sol quand officient les abatteuses.

 

Cette démarche n’est pas seulement romantique, puisque l’objectif est de réunir à la fois « rentabilité économique et respect écologique ». En refusant les coupes rases et en cherchant à étager les âges de ses arbres, Antoine de Champeaux est convaincu d’avoir fait le bon choix.

 


 

« L’industrie demande des arbres de 40 ans avec 40 centimètres de diamètre, mais un pin Douglas va justement doubler de volume entre 40 et 60 ans.

 

Il prend donc de la valeur à ce moment-là. »

 

 

Antoine de Champeaux, à la tête d’un groupement forestier dans le Morvan

 


 

Un arbre de 60 ans permet donc de produire le même volume que deux rotations d’arbres de 40 ans. Cerise sur le gâteau, le cœur imputrescible du Douglas, si précieux, occupera alors une place bien plus importante au sein de la grume. Antoine de Champeaux abat d’autres arguments : « Avec les plantations, il faut se battre contre les chevreuils, les éventuels parasites, les ronces et les genêts. », détaille-t-il. « Je ne dis pas que l’irrégulier est la panacée au niveau économique, car la régénération naturelle demande plus de savoir-faire, une plus grande finesse. » Et un peu de chance, car il faut compter sur les arbres semenciers situés alentour.

 

 

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Une forêt mixte de feuillus et résineux permet un meilleur respect des sols et de la biodiversité. (Fabien Magnenou / Franceinfo)

 

 

On a beau revenir à la charge, questionner son sentiment profond sur les plantations de résineux en monoculture… Rien n’y fait, le forestier refuse d’exprimer la moindre critique sur cette autre logique sylvicole. « La coupe rase n’est pas problématique en soi. », précise toutefois Antoine de Champeaux. « Tout ceci est subjectif et émotionnel, parce qu’on trouve ça laid, mais après quelques années, vous verrez apparaître des taillis. » Et tant pis si ces éphémères couverts végétaux disparaissent peu après, quand les branches du Douglas auront noirci le ciel.

 

« On peut résister à une certaine forme de pression des industriels, mais les propriétaires font ce qu’ils peuvent et ce qu’ils veulent. », résume Antoine de Champeaux, l’œil rieur et optimiste. Au retour de ses parcelles mêlées d’odeurs et de vie, le forestier évoque une dernière fois les images des tristes plantations du « Temps des forêts », et glisse dans un sourire : « N’oubliez pas qu’on peut faire dire ce qu’on veut à une image. »

 

Enquête Francetvinfo

Texte : Fabien Magnenou

 


 

Bonus

Time : 50 mn 40 / Valorisons la forêt française, préservons sa biodiversité I Aux Arbres 2018 – Fondation Maisons du Monde

 


 

Forêt – France - B 

Photos : pour illustration

 

Forêt – France - 1

 


 

Source :

http://www.onf.fr/

https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/enquete-franceinfo-quand-l-industrialisation-transforme-le-visage-des-forets-francaises_3082567.html

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